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En direct de la médiathèque de Mosset. On the road (suite)

 

        Notre bibliothèque vient d’acquérir le nouveau livre de Barry Miles, ancien occupant du prieuré de Corbiac (avec Rosemary Bailey) et auteur de cette biographie de Jack Kerouac dont j’ai parlé
précédemment. Il s’agit cette fois de Beat Hotel qui vient juste de sortir de presse (l’achevé d’imprimer date de septembre 2011 pour la traduction française).

Plaque commémorative apposée aujourd’hui rue Gît-le-Cœur
Plaque commémorative apposée aujourd’hui
rue Gît-le-Cœur (Wikimedia Commons/Mu)

 

        Barry Miles nous raconte en près de 300 pages l’effervescence que connut cet hôtel miteux du quartier latin, 9 rue Gît-le-Cœur, chez Mme Rachou, où quelques uns des plus fameux écrivains de la beat generation ont posé leur sac entre 1957 et 1963. Avec, au fil des chapitres, des détours par les USA, Londres, Amsterdam, Tanger et Venise. Laissons Barry Miles résumer lui-même cette aventure :

 

« Au printemps 1960, le début de la décennie la plus explosive en expérimentations culturelles depuis le tournant du siècle, les Beats vivant au Beat Hôtel avaient déjà ouvert la voie avec les routines, les cut-up, le stroboscope et la divination ; ils avaient eu des visions et des hallucinations, avaient essayé le haschich, la marijuana, le diosan, la codéine, la morphine et l’héroïne, et ils avaient participé à des orgies et à d’autres pratiques sexuelles qui étaient illégales et mal vues dans leurs pays d’origine. Depuis leur abri, le Beat Hotel, ils avaient tracé beaucoup des chemins que la ‘génération sixties’ allait emprunter... » (p. 244)


beat hotel

 

        Ces chroniques se lisent avec curiosité mais je me permets d’émettre deux réserves (en fait je réagis à un commentaire élogieux trouvé sur la toile) : (http://www.lacauselitteraire.fr/beat-hotel-barry-miles.html )


  1. « Barry Miles épouse la méthode du grand esthéticien de l’histoire de l’art (Baltrusaitis) qui affirmait : " J’ai une seule méthode de travail : aller à la source, chercher les vrais textes, au-delà des articles de synthèse [...]. C’est en allant à la source qu’on arrive à une vision exacte des choses". »


        J’ai sur ce point regretté que la plupart des propos rapportés et mis entre guillemets ne soient nulle part et d’aucune façon référencés. La méthode justement aurait voulu que leur source soit précisée par des formules du genre : « Lettre de x à y, telle date », ou « Enregistrement de x, fait à (lieu et date) ». Manière de garantir que ces propos ne sont pas apocryphes.


  1. « L’exemple d’un lieu, improbable, et précisément du Beat Hotel. Aujourd’hui disparu et ressuscité par Barry Miles en 2000 et magnifiquement traduit et édité en Français en 2011. »

 

        Magnifiquement traduit ? J’en doute. Deux exemples : « Il (William Burroughs) s’était créé un fantasme de lui et Allen (Ginsberg) ensemble» (p.80). «La paranoïa de Brion (Gysin) était tempérée pour son respect par des capacités évidentes de cet homme (le Mauricien Jean Fanchette) dans le domaine médical et son succès garanti dans la vie» (p.226). Ça ressemble à une traduction par « Google translate », et ce sans jamais déroger à la règle de la concordance des temps : Ah ! ces imparfaits du subjonctif : « fût » fûtes » ; « pût » « pussent »... Une lourdeur ajoutée à une autre. Dommage !


On the road (suite)

        Une autre lecture que je vous recommande chaudement, elle : Mort d’un jardinier, de Lucien Suel. Sans que pour autant on se soit vraiment éloigné de Kerouac et de sa route. Il suffit de parcourir la notice que consacre Wikipedia à Lucien Suel (né en 1948 à Guarbecque1, Pas-de-Calais) pour s’en convaincre :

  • Il a édité plusieurs numéros de la revue The Starscrewer consacrée à la poésie de la beat generation et ensuite, Moue de Veau, magazine dada punk.

  • Il pratique les performances poétiques et la poésie sonore (notamment avec le groupe de rock Potchük et au sein de Cheval23, duo musique, poésie).

  • Ses œuvres imprimées utilisent une large gamme de procédés formels, cut-up, "coulées verbales" de beat-poetry...

 

        A propos, savez-vous ce que c’est qu’un « Potchük » ? C’est ainsi qu’en ch’timi on désigne le haricot vert princesse à rames (le « pois de sucre »). Tout Suel tient en ce mot : le mariage du rock, du terroir et de la poésie (souvenir d’enfance : ado, j’étais grand et maigre et on me traitait de « perche à pos d’chuc »).

 

mort d'un jardinier        Mort d’un jardinier est un récit universel. Je n’y ai d’ailleurs relevé que trois termes chti : un groët (un croc à pommes de terre), des daches (des clous à grosse tête) et une choque (le pied entier de pommes de terre).

        Environ 150 pages. Vingt-trois chapitres. Chaque chapitre est une coulée d’une seule phrase où il suffit de se laisser porter. Seul le dernier chapitre ménage un blanc entre deux phrases : « Tu es mort.//Ad plures ire... » Une apnée tout à fait compréhensible.

Chaque chapitre est comme le souffle du jardinier –expiration, inspiration, alternant vigueur et signaux d’alerte, sentiments de plénitude et de finitude, nostalgie du souvenir et plaisir de l’instant présent, évocation des amis et de la femme aimée, visions de l’enfance et rappels des effets de l’âge, variété des odeurs et des sensations tactiles, tsiep tsiep d’un pouillot et soupir d’une canette de bière que l’on ouvre, usage du groët et celui du stylo, amour du jardin et nécessité de la musique (le jazz) et de la poésie. Les mots sont serrés comme les plantes potagères après qu’on a semé dru, ou à la volée.

 

        On est tenté de lire à voix haute (n’hésitez pas à vous livrer à cet exercice !), ode à la vie dont la mort est partie prenante. Parfait exemple de prose spontanée à la Jack Kerouac (dont Lucien Suel a traduit Le livres des esquisses, éditions de la Table Ronde, mai 2010). Nous sommes en pleine empathie avec le narrateur, empathie augmentée par le choix d’une narration à la 2ème personne du singulier (« tu »). Cultiver son jardin mène à la poésie et à la philosophie. Avec humilité (terme d’ailleurs apparenté au latin « humus »). L’humus sera ton tumulus où l’on entonnera la chanson de Craonne : « Adieu la vie adieu l’amour adieu toutes les femmes ».

rose 

1       Guarbecque est un village voisin d’Hazebrouck qui eut pour maire l’abbé Jules-Auguste Lemire jusqu’à la mort de celui-ci en 1928. Adhérent de la Gauche Radicale à partir de 1924, l’abbé Lemire est surtout connu et honoré pour avoir fondé en 1896 la Ligue française du Coin de Terre et du Foyer, dont est issue la Fédération nationale des jardins familiaux et collectifs. En 1996, pour célébrer le 100e anniversaire des jardins ouvriers, une rose Abbé-Lemire, est créée. (source Wikipedia).

 

        Lucien Suel a composé entre 1995 et 1998 un long poème à sa mémoire intitulé : La justification de l’abbé Lemire (aux éditions Mihàly, 1998).

 

Patrick le jardinier
Photo empruntée à la
galerie De Viviane Fries

Disponibles à la bibliothèque de Mosset :

Barry Miles, Jack Kerouac roi des beatniks (éd. Du Rocher, 1999)

Barry Miles, Beat Hotel (éd. Le mot et le reste, 2011)

Lucien Suel, Mort d’un jardinier (éd. de la Table Ronde, 2010)


        J’avais entrepris d’écrire cette chronique avant qu’on apprenne la triste nouvelle du décès de notre jardinier Patrick. Je ne pouvais pas deviner que le destin nous réservait un télescopage de cet ordre-là (ce désordre, faudrait-il dire). Dans le n° 68 du Journal des Mossétans, il avait écrit ces lignes :

« Quelle joie ! Le jardinier exultait.
Planter, planter, planter encore. Si le Grand Cric ne vous croque mes toutes belles, je vous abreuverai, bichonnerai, nourrirai et protègerai, et un isotoma par-ci, et "vanGoghiser" la lavande avec un jaune d’or par-là, trois astérisques maritimes, deux Orphées dans la vasque aux poissons pendant qu’une Eurydice rêve au fond du bassin aux jacinthes sous ses verts cheveux de myriophyllum du Brésil en espérant le papyrus du Nil qui se fait attendre un peu. Ne lui en voulons pas, c’est un peu loin le Nil. »

El jardiner (Patrick Disperier)