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Art et Culture

Au fil du temps, l’abricotier du Plaçal

abricotier du Plaçal - 2003

2003

abricotier du plaçal - 2012

2012

        Pour vous qui fréquentez la cour du château, il ne vous a pas échappé que l’arbre mort qui se dressait entre les numéros 4 et 5 du Plaçal a maintenant disparu du paysage. Parlons-en de cet abricotier (car c’en était un). Pour commencer, remontons en un temps où il n’existait pas.


        En 1954 était tourné à Mosset une séquence du film de Jean Devaivre Le fils de Caroline chérie, d’après le roman de Cécil Saint-Laurent. Martine Carol, Mossétane pour un été ? Oh, que non ! Arlésienne plutôt puisque de Caroline le film parle tout le temps sans qu’on la voie jamais. Deux épisodes lui avaient suffi : Caroline chérie (1951) et Un caprice de Caroline chérie (1952).

Le fils de Caroline chérie - 1h05
Le fils de Caroline chérie – 1h05


        L’été dernier, un Mossétan me disait se souvenir du tournage et du pauvre Bernard Lajarrige (second rôle dans quantité de films des années 40 et 50), assis en plein soleil sous l’abricotier (c’est ce que mon Mossétan disait),  obligé de croquer dans un sandwich qu’il tirait de son chapeau (« Coupez ! On la refait... »). Ô mémoire, belle infidèle ! En 1954, l’abricotier n’existait pas. Le film le prouve. Il aura dû être planté quelque temps après. Planté ? Un plan de pépiniériste ? Sans doute plutôt un noyau jeté qui ne  demandait qu’à germer.

 

        A propos du film, digressons. N’insistons pas sur Jean-Claude Pascal acteur. Dans le film il est censé avoir 20 ans. Il en fait dix de plus. Jouant toutes ses scènes le regard charbonneux, avec un air perpétuellement hébété. On  comprend qu’il a préféré se reconvertir dans la chanson (Nous les amoureux, prix de l’Eurovision 1961).

 

        Le film est censé se passer en 1809, lors de l’insurrection espagnole contre les troupes de Joseph Bonaparte. Un pays occupé (l’Espagne) ; un occupant (l’armée napoléonienne). Sur place, des résistants (appelés dans le film les Guerilleros) ; un curé délateur (qui livre le personnage joué par Jean-Claude Pascal aux Guerilleros). Le scénariste du film (Cécil Saint-Laurent) a-t-il eu connaissance et conscience des similitudes avec le passé de Mosset où la scène est tournée (pas si ancien que cela, dix ans seulement). 1944, un ‘pays’ occupé (la Catalogne française) ; un occupant (les Allemands) ; sur place, des résistants (qui étaient connus sous le nom de Guerilleros) ; un curé délateur (l’abbé Isidore Pailler, exécuté par la résistance pour avoir donné des noms à la Milice). Au moins, le curé du film trahit pour la bonne cause, lui.

Le fils de Caroline chérie - 1h03
Le fils de Caroline chérie - 1h03

 

        La scène mossétane débute un peu après une heure de film et dure une douzaine de minutes. Juan et son ordonnance entrent à cheval par le Portal de França, passe devant la fontaine de la plaça de Dalt (qui se trouvait à l’époque juste à côté des arcades de la Llotje), s’engagent dans la carrer de las Sabateras et se retrouvent sur le Plaçal (la cour du château). La maison de mémé Colomer devient le presbytère (le curé est joué par le bel acteur Michel Etcheverry) ; la Cavalleria devient le cantonnement de l’escorte française). La maison Cabarrocas n’est pas encore construite là où, dans le film, on voit les ruines de ce qui aurait été le donjon du château. Et pas d’abricotier ! (pas encore).

 

1874        Revenons à la fontaine de la plaça de Dalt justement. On devine à l’écran une date gravée au petit fronton qui la surmonte. L’histoire racontée par le film est censée se passer en 1809. La date gravée, elle, indique 1874. Les accessoiristes auraient-ils laissé commettre au tournage ce plaisant anachronisme ?


        A propos, question à nos édiles : courant juin, il m’avait semblé que les rues de Mosset, notamment la carrer del Pou, à force de se dégrader, avaient retrouvé l’empierrement des années 50. Etait-il prévu de tourner un remake du Fils de Caroline chérie ?


        L’acteur Bernard Lajarrige a écrit un livre de souvenirs (Mémoires d’un comédien au XXe siècle – Trois petits tours..., éditions l’Harmattan – 2009). Il consacre quatre lignes au tournage du Fils de Caroline chérie : « Les extérieurs eurent lieu dans les Pyrénées-Orientales et notre quartier général se trouvait à Molitg-les-Bains. Nous logions tous dans l’établissement des curistes, ce qui fit remuer
un peu ceux qui cherchaient le repos. Tous les matins, à 7 heures, nous étions emmenés en voiture dans la montagne où les chevaux nous attendaient. »


        Oubli pitoyable : un site web du Conseil Général1 répertorie cinq lieux pour le tournage du Fils de Caroline Chérie (Argelès, Collioure, Mont-Louis, Port-Vendres, Villefrance-de-Conflent) sans citer
Mosset ! Scandaleux.

 

        L’Indépendant du 19 juillet 2011² rendait compte de la présentation au Lido de Prades de l’essai de Jean-Noël Grando : 100 de cinéma en Pyrénées-Orientales, éd. Mare Nostrum – 2010 : « Pour Le fils de Caroline Chérie l'auteur transporte le lecteur à Argelès-sur-Mer en 1955. » Argelès ? ça reste à prouver.

 

1.    http://www.tourisme-pyreneesorientales.com/fr/4477/pages/d/cinema/cinema-lieux-de-tournage-films/page/0

 

2.    http://www.lindependant.fr/2011/07/19/100-ans-de-cinema-dans-les-pyrenees-orientales-en-belles-pages,42999.php

 

        Petit jeu proposé à ceux qui emprunteront le film : quels sites du 66 identifiez-vous formellement ? Par exemple, il me semble que le premier paysage sauvage du film soit celui des Bouillouses. A moins que je me trompe...

 

        En 2003, tour de force (et de magie), pour A propos du barbier de Séville, notre abricotier produisit des oranges. Il ne s’en remit pas et en mourut. En fait, il mourut d’un élagage sans doute trop sévère entrepris par un voisin qui, peut-être, n’arrivait plus à sortir de chez lui. Ne comptez pas sur moi pour que je vous dise son nom :


De qui peut-il s’agir ? je vous prie...
Brisons là, je ne le dirai mie.

 

        En 2010, pour l’opéra Roméo/Juliette, il sert de perchoir à Stefano, ce petit frère qu’Albert Heidjens donne à Roméo (interprété sur le Plaçal par Luuk Foks).


        En 2011, il est abri côtier où Didon, puis Enée, font escale, ballotés qu’ils sont au gré des flots.


        Enfin, le lundi 18 juin 2012, notre abricotier, qui veillait sur le Plaçal sous ses bandages de vieux grognard, a été mis à bas. Sic transit gloria mundi.

2003 2

2003

2010

2010

2011

2011

2012 2

2012 : ce qu'il en reste

souche

 

 

        Aux dernières nouvelles, pour se faire pardonner, l’élagueur malavisé signalé plus haut a planté en lieu et place (ou presque) de l’abricotier un pin à crochets descendu de la Clauze (la Clause ?), cette belle zone d’estive qui s’étale sur les hauteurs de Mosset.

 



        En dessert, une courte anthologie d’extraits poétiques inspirés par les arbres et les abricots.

 


        Deux Maurice ont enchanté des générations d’écoliers : Carême et Fombeure ! Passons vite sur le premier qui, malgré lui, porte un nom à couper l’appétit. Le deuxième a épousé en 1930 une Carmen (clin d’œil à Opéra Mosset 2005 !), poète elle aussi qui publia sous le nom de Carmen Oriol. J’ai trouvé de Maurice Fombeure cette strophe (abri)coquine, jugez-en :


L'as tu vu l'abricot d'la cantinière,
L'as tu vu son p'tit abricot fendu ;
Il est noir, noir et blanc,
Il est fendu, par derrière,
Il est noir, noir et blanc,
Il est fendu par devant.


Maurice Fombeure, Soldat (Gallimard, 1935)


        La cantinière (ou vivandière), personnage récurrent (et récurant... les fonds de casserole) du répertoire lyrique : La fille du régiment, de Donizetti, La fille du tambour-major de Jacques Offenbach,  La force du destin de Verdi..., toutes ces œuvres ont mis en scène une cantinière. Verra-t-on un jour l’une d’elles sur la scène d’Opéra Mosset ?


        Dédiées à notre abricotier, ces quatre lignes de Georges Brassens :


Mais toi, tu manques à l ́appel
Ma vieille branche de campagne
Mon seul arbre de Noël
Mon mât de cocagne


(Auprès de mon arbre - 1956)


abricot        Puis ce poème en prose de Francis Ponge (extrait du recueil Pièces, 1962) : L’abricot


Et voici donc la palourde des vergers, par quoi nous est confiée aussitôt, au
lieu de l'humeur de la mer, celle de la terre ferme et de l'espace des oiseaux,
dans une région d'ailleurs favorisée par le soleil.
Son climat, moins marmoréen, moins glacial que celui de la poire,
rappellerait plutôt celui de la tuile ronde, méditerranéenne ou chinoise.
Voici, n'en doutons pas, un fruit pour la main droite, fait pour être porté à la bouche aussitôt.
On n'en ferait qu'une bouchée, n'était ce noyau fort dur et relativement importun qu'il y a, si bien qu'on en
fait plutôt deux, et au maximum quatre.


        Et ce dernier couplet d’une chanson de Maxime Le Forestier, manière de faire passer Mosset du rang de village à celui de ville : belle promotion !


Comme un arbre dans la ville
Ami, fais après ma mort
Barricades de mon corps
Et du feu de mes brindilles
Comme un arbre dans la ville

 

(Comme un arbre dans la ville - 1972)

 


        En point final, cette citation de Gustave Flaubert tirée de son Dictionnaire des idées reçue :
« Abricots : Nous n'en aurons pas encore cette année. »

 


        Notre bibliothèque (et médiathèque !) de Mosset, a vu passer deux éditions du film de Jean Devaivre : un transfert de film VHS sur DVD (qualité moyenne), et l’édition DVD de la collection Gaumont. Si j’étais vous...


        Le fils de Caroline chérie, film de Jean Devaivre (tournage en 1954, sortie en salles en 1955) – couleurs, durée 105 minutes – sortie DVD en 2010 chez Gaumont Classiques.

Le fils de Caroline chériefils4

 

A Lille (d’abord) et à Mosset ensuite, le 13/07/2012